[Classique intemporel] The Wicker Man (1973) : L’étrange alchimie d’un film maudit devenu culte
- irw20
- il y a 7 jours
- 3 min de lecture

Il existe des films qui ne se contentent pas d’être regardés, mais qui s’expérimentent, qui s’éprouvent, et qui vous accompagnent longtemps après le générique. The Wicker Man est de ceux-là. Dès les premières images, on est captivé, comme aspiré dans un monde où chaque détail — un chant, un regard, un paysage écossais balayé par le vent — semble chargé d’un sens à la fois évident et insaisissable. Ce n’est pas un simple thriller, ni même un film d’horreur classique. C’est une plongée hypnotique dans un univers où la musique folk, les traditions païennes et les tensions religieuses s’entrelacent pour créer une atmosphère unique, à la fois sensuelle et profondément troublante. Ici, l’horreur ne naît pas de monstres ou de fantômes, mais de la confrontation entre deux mondes irréconciliables : celui, rigide et chrétien, du policier Neil Howie, et celui, libre et païen, des habitants de Summerisle. Le choc est aussi intellectuel que visuel, aussi philosophique que charnel.
Le film est l’œuvre de Robin Hardy, un réalisateur britannique alors documentariste, qui signe là son premier long-métrage. Avec le scénariste Anthony Shaffer (auteur de Le Limier et de Frenzy pour Hitchcock), il puise dans les rituels celtes et les légendes païennes pour créer une œuvre qui défie les genres : à la fois thriller, comédie musicale, film d’horreur et étude ethnographique. Christopher Lee, qui incarne le charismatique Lord Summerisle, a accepté de jouer gratuitement, tant il croyait en ce projet. Il considérera d’ailleurs ce rôle comme le meilleur de sa carrière, bien au-delà de Dracula ou de Saroumane. À ses côtés, Edward Woodward campe un policier chrétien aussi rigide que vulnérable, dont les certitudes vacillent au fil de l’enquête. Et puis, il y a cette bande-son : des chansons folk, tantôt enjouées, tantôt mystérieuses, qui ne se contentent pas d’accompagner l’histoire, mais en deviennent le souffle même. Chaque mélodie reste en tête comme un écho des traditions anciennes, des secrets enfouis dans les collines écossaises.
Pourtant, The Wicker Man faillit disparaître avant même d’exister. À sa sortie, le film est saboté par ses producteurs : la version originale, qui dépassait les 100 minutes, est réduite à 87 minutes pour une sortie discrète en double programme, réservée aux salles de seconde zone. Christopher Lee, furieux, passera des années à dénoncer ce massacre et à militer pour une restauration. Des rumeurs courent même que Rod Stewart aurait tenté de racheter toutes les copies pour cacher la nudité de sa compagne de l’époque, Britt Ekland — une anecdote qui, vraie ou fausse, a nourri la légende du film. Le tournage lui-même fut une épreuve : entre les conditions météo extrêmes en Écosse (des vents polaires, une pluie glaciale) et les tensions sur le plateau (Ekland découvrant après coup qu’une doublure avait tourné les scènes les plus osées à sa place), tout semblait conspirer contre ce projet. Pourtant, c’est peut-être ces obstacles qui ont forgé son statut d’œuvre maudite, puis culte.
Aujourd’hui, The Wicker Man est considéré comme l’un des piliers du folk horror, un sous-genre où l’effroi naît des traditions, de la nature et des croyances ancestrales. Son influence est immense : Ari Aster (Midsommar) en a fait une référence majeure, tandis que des groupes comme Iron Maiden (avec leur chanson éponyme) ou Radiohead (dans le clip de Burn the Witch) lui ont rendu hommage. Chaque année, un Wickerman Festival est même organisé en Écosse, sur les lieux du tournage, célébrant à la fois le film et les traditions païennes qu’il met en scène. Quant au remake de 2006, avec Nicolas Cage, il n’a fait que renforcer le statut d’intouchable de l’original — un chef-d’œuvre trop singulier pour être reproduit.
Ce qui frappe, au-delà de son esthétique envoûtante et de son final à la fois beau et terrifiant, c’est la manière dont The Wicker Man pose des questions universelles : jusqu’où irions-nous pour nos croyances ? Comment coexistent la raison et la foi ? Et si la vraie barbarie n’était pas dans les rites païens, mais dans l’incapacité à comprendre l’autre ? Le film ne donne pas de réponses. Il installe une ambiance, une tension qui grandit peu à peu, jusqu’à ce que l’on se rende compte, trop tard, que l’on est piégé dans son propre voyage. Comme le policier Howie, on arrive en terrain connu, et l’on repart transformé.



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