[Classique intemporel] Phase IV (1974) : Quand Saul Bass réinvente la science-fiction comme une méditation sur l’intelligence collective
- irw20
- il y a 7 jours
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Il y a des films qui naissent sous une mauvaise étoile, victimes d’un malentendu si profond qu’ils en deviennent presque mythiques. Phase IV est de ceux-là. Unique réalisation de long-métrage du légendaire Saul Bass — ce génie du design graphique, maître des génériques de Psychose ou Vertigo — le film est une œuvre inclassable, à la fois expérience visuelle, fable philosophique et réflexion sur l’intelligence biologique. Pourtant, à sa sortie en 1974, le public et la critique l’ont accueilli avec une indifférence polie, voire un rejet pur et simple. Pourquoi ? Parce que Phase IV a été trahi par son propre marketing.
Paramount, le studio derrière le film, a commis l’erreur fatale de vendre Phase IV comme un film de monstres à la sauce série B, un Them! des années 1970 où des fourmis géantes attaquent des humains paniqués. Les affiches et les bandes-annonces promettaient du sensationnalisme facile, des frissons bon marché, là où le film proposait une méditation lente, abstraite, presque contemplative sur la communication entre espèces et les limites de la raison humaine. Le public, trompé, est venu chercher de l’action et a trouvé une œuvre cérébrale, dépourvue de héros traditionnels ou de résolutions simplistes. Résultat : un échec commercial cuisant, et le film relégué au rang de curiosité oubliée, comme si le cinéma n’avait pas su quoi faire de cette étrange perle.
Pourtant, Phase IV n’est pas un film sur des insectes tueurs. C’est une exploration de l’altérité, une tentative de comprendre ce qui se passe quand deux intelligences — l’une humaine, individuelle, orgueilleuse ; l’autre collective, instinctive, adaptative — se rencontrent sans pouvoir se comprendre. Les fourmis ne sont pas des monstres, mais des entités pensantes, organisées selon une logique qui dépasse l’entendement humain. Et c’est là que réside le génie du film : il ne montre pas une guerre, mais une rencontre, aussi fascinante que terrifiante.
Saul Bass n’était pas un réalisateur traditionnel. C’était avant tout un visionnaire visuel, un homme obsédé par la forme, le mouvement et la symbolique. Et ça se voit à chaque image de Phase IV. Le film est d’une beauté austère, presque clinique, où chaque cadre est pensé comme une composition graphique. Les plans en macro des fourmis, réalisés avec une ingéniosité technique pour l’époque (des mois de tournage, des prototypes de caméras adaptées), transforment les insectes en protagonistes à part entière. Leurs mouvements, leurs constructions, leurs stratégies ne sont pas filmés comme des menaces, mais comme les manifestations d’une intelligence supérieure, froide et méthodique.
Le vrai duel de Phase IV n’est pas physique. C’est un affrontement cérébral entre deux logiques : d’un côté, les scientifiques humains, enfermés dans leur laboratoire high-tech, convaincus que la raison et la technologie peuvent tout expliquer ; de l’autre, les fourmis, dont l’intelligence collective s’adapte, évolue, et finit par dépasser celle de leurs observateurs. Le film pose une question vertigineuse : et si nous n’étions pas au sommet de la chaîne intellectuelle ? Et si notre plus grande force — notre individualité — était aussi notre plus grande faiblesse ?
Mais le vrai drame de Phase IV, c’est que son dénouement original a été censuré. Saul Bass avait imaginé une séquence finale de cinq minutes, abstraite, psychédélique, presque mystique, où l’on comprend que les fourmis ont transcendé leur propre nature pour fusionner avec une forme de conscience supérieure — une métamorphose qui évoque la fin de 2001 : L’Odyssée de l’espace. Cette conclusion, trop audacieuse pour l’époque, a été supprimée par le studio, remplacée par un épilogue plus conventionnel (et bien moins intéressant).
Heureusement, les versions restaurées modernes ont réintégré cette fin culte, et c’est seulement ainsi que le film prend tout son sens. Sans elle, Phase IV n’est qu’un thriller d’anticipation intrigant. Avec elle, il devient une œuvre visionnaire, une méditation sur l’évolution, la communication et les limites de l’intellect humain. Cette séquence finale, avec ses images oniriques et sa bande-son envoûtante, élève le film au rang de chef-d’œuvre méconnu, un pont entre la science-fiction et l’art pur.
Ce qui frappe, au-delà de son esthétique envoûtante et de son final à la fois beau et terrifiant, c’est la manière dont Phase IV pose des questions universelles : jusqu’où irions-nous pour comprendre l’autre ? Comment coexistent la raison et l’instinct ? Et si la vraie barbarie n’était pas dans les rites païens, mais dans l’incapacité à reconnaître une intelligence différente de la nôtre ? Le film ne donne pas de réponses. Il installe une ambiance, une tension qui grandit peu à peu, jusqu’à ce que l’on se rende compte, trop tard, que l’on est piégé dans son propre voyage. Comme les scientifiques du film, on arrive en terrain connu, et l’on repart transformé.
Phase IV est un film qui défie les catégories. Ni tout à fait de la hard science-fiction, ni vraiment du fantastique, ni un simple thriller, il est tout cela à la fois, et bien plus. C’est une œuvre qui anticipe des thèmes chers au cinéma moderne : l’intelligence artificielle, la communication inter-espèces, la remise en question de la suprématie humaine. Et surtout, c’est un film qui ose être lent, silencieux, contemplatif, dans un genre souvent dominé par le spectacle et le bruit.
Saul Bass, avec Phase IV, a créé quelque chose d’unique : un film où la tension naît non pas de l’action, mais de l’incompréhension, où l’horreur n’est pas dans la violence, mais dans la prise de conscience. Un film qui, comme les fourmis qu’il met en scène, a su évoluer avec le temps, passant du statut de bide incompris à celui d’œuvre culte, enfin reconnue pour sa profondeur et son audace.








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