[Critique] Les Chambres rouges : quand la vérité devient une obsession nécessaire
- irw20
- 5 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 7 janv.

Les Chambres rouges s’impose comme une œuvre d’une intelligence rare, qui dépasse largement le cadre du thriller judiciaire pour proposer une réflexion glaçante sur notre société numérique, notre rapport au mal et notre consommation du spectacle criminel. Avec ce film, Pascal Plante signe son troisième long métrage de fiction, après Les faux tatouages (2017) et Nadia, Butterfly (2020), présenté en sélection officielle au Festival de Cannes. Loin d’un coup d’essai, Les Chambres rouges apparaît au contraire comme l’œuvre d’un cinéaste déjà mûr, qui pousse ici ses obsessions formelles et thématiques vers des zones beaucoup plus sombres.
Dès l’ouverture du procès, le film installe une zone grise profondément inconfortable. La culpabilité de Ludovic Chevalier est déjà clamée par une foule avide de certitudes et par des médias devenus rapaces, alors même que les preuves techniques présentées à la cour apparaissent incomplètes, voire fragiles. En exposant cette condamnation morale avant toute preuve irréfutable, Plante pointe du doigt un système où l’émotion, le voyeurisme et la pression médiatique prennent le pas sur la rigueur judiciaire. La justice devient spectacle, et le procès une mise en scène où l’opinion publique exige une conclusion rapide, quitte à écraser le doute.
Cette précipitation est d’autant plus perverse qu’elle entretient une ambiguïté dangereuse. Là où la société réclame un coupable immédiat, le film laisse volontairement planer un doute technique, ouvrant un espace malsain dans lequel s’engouffrent des groupies en déni total. Ces figures, loin d’être caricaturales, incarnent une fascination contemporaine pour les criminels médiatisés, nourrie par Internet, les forums et une culture du true crime qui brouille la frontière entre information, fantasme et adoration morbide. Le film s’appuie d’ailleurs sur le mythe des “red rooms” du dark web, un concept aussi controversé que largement fantasmé, moins traité ici comme une réalité factuelle que comme un symptôme de notre imaginaire collectif et de notre rapport déformé à l’horreur.
C’est dans ce contexte que le personnage de Kelly-Anne prend toute sa dimension. Interprétée avec une froideur magnétique par Juliette Gariépy, elle n’est ni une groupie classique ni une justicière animée par la vengeance ou l’empathie pour les victimes. Kelly-Anne incarne une quête radicale de vérité absolue, presque abstraite, détachée de toute morale conventionnelle. Elle observe, calcule, dissèque, et refuse de se satisfaire d’un verdict reposant sur des présomptions, même lorsque celles-ci semblent aller dans le « bon » sens.
Son parcours met en lumière l’une des idées les plus dérangeantes du film : l’échec des institutions face à un mal qui exige une preuve totale. La police et la justice semblent se contenter d’un dossier « suffisant » pour maintenir l’illusion du fonctionnement démocratique et du spectacle judiciaire, mais incapable — ou peu désireuse — d’aller au bout techniquement. Kelly-Anne, elle, refuse cette approximation. Elle devient la véritable force motrice du récit, s’enfonçant seule dans les abysses du Dark Web pour récupérer la pièce manquante : la preuve irréfutable, celle qui ne laisse plus aucune place au doute.
Cette descente numérique est filmée avec une retenue remarquable. Pascal Plante évite tout sensationnalisme, préférant suggérer plutôt que montrer, et déplacer la violence vers les visages, les silences et les réactions. Le geste final de Kelly-Anne n’a rien d’héroïque ni de spectaculaire : il est profondément tragique. C’est le seul moyen de forcer l’aveu, de briser les illusions des derniers défenseurs du tueur et de rendre toute contestation impossible. Mais cette victoire sur le doute se fait au prix de sa propre santé mentale, soulignant une vérité amère : dans ce monde, la vérité absolue n’est jamais gratuite.
Sur le plan formel, Les Chambres rouges adopte une esthétique volontairement froide et distanciée. Teintes cliniques bleutées et rouges, cadres rigides, mise en scène parfois proche d’un téléfilm de luxe : ce choix pourra diviser, mais il participe pleinement au propos. Cette artificialité assumée renforce l’idée d’un monde aseptisé, déshumanisé, où l’horreur circule à travers des écrans, des fichiers et des flux numériques plutôt que par des actes visibles. Le malaise naît précisément de cette mise à distance, et s’installe durablement bien après la fin du film.
Présenté en première mondiale au Festival international du film de Karlovy Vary, puis largement salué lors de sa première canadienne au festival Fantasia, où il a remporté plusieurs prix, Les Chambres rouges a trouvé un écho particulier auprès des spectateurs sensibles à un cinéma de genre exigeant et dérangeant. Cette reconnaissance dans des circuits spécialisés souligne la singularité de l’œuvre et sa capacité à dialoguer autant avec le thriller que le cinéma d’auteur.
Les Chambres rouges dresse ainsi un constat sévère : celui d’une société où les institutions échouent là où une obsessionnelle solitaire réussit, non pas parce qu’elle est plus juste, mais parce qu’elle accepte d’aller là où personne ne veut regarder. Le film rappelle avec une force rare que face au mal absolu, la justice ne peut se contenter de présomptions médiatiques ou de vérités approximatives. Elle se doit d’être incontestable, même si cette exigence révèle des zones d’ombre profondément dérangeantes.
P.S. : Mention spéciale à la bande-son, élément essentiel de l’expérience. Composée par Dominique Plante, le frère du réalisateur, elle repose sur un thème musical entêtant, presque lancinant, qui s’impose progressivement au fil du récit. D’abord surprenante, cette nappe sonore gagne en puissance jusqu’à devenir indissociable de l’ambiance clinique et obsessionnelle de l’œuvre. Présent dès l’ouverture et réintroduit dans les dernières minutes, ce leitmotiv agit comme une signature sonore, prolongeant l’inconfort et renforçant durablement l’impact du film.




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